10 octobre 2010, Chalette-sur-Loing, Loiret, France.

Enregistrement audio de Marie Mokine, recueilli par Véronique Dassié, ethnologue.

Moi, j’ai 83 ans, alors j’ai vu des choses que les autres n’ont pas vues. Mon père était Russe blanc et tous les ans, on allait rue Lavoisier, chez Mme Zamcha, c’était une Ukrainienne. Il y avait que des Polonais, des Ukrainiens, des Slovaques et on venait tous les ans, à pied, de Montargis, pour le Noël orthodoxe, et après ils faisaient un spectacle. Alors il y avait les cosaques du Don, russes, et les cosaques du Kouban, ukrainiens. Il y avait de vrais chanteurs et beaucoup de Mongols aussi ! Alors comme moi ma mère était galicienne et mon père russe, alors moi, j’étais entre deux chaises. La Galicie, c’est une province de l’Ukraine à côté de la Pologne et ma mère. Son père n’a jamais voulu l’envoyer à l’école parce qu’à ce moment-là, c’était occupé par les Polonais et ils ne parlaient que polonais à l’école. Alors ma mère, elle était illettrée à cause de ça. Ma mère, elle est venue en France avec un contrat agricole en 1925, elle est repartie en 1926 et revenue en 1928 ; elle croyait rester là-bas mais c’était déjà la famine, elle s’est douté qu’il se tramait quelque chose de pas normal parce qu’on leur prenait tout le blé alors c’est comme ça que j’ai atterri à Courtenay. Mais je suis née là-haut moi, dans un village à côté de Lviv ! Voilà, voilà. Je suis née en 1927 et je suis arrivée en France en 1928, j’avais 18 mois.

Octobre 2014, commémoration Holodomor (la grande famine), Chalette sur -Loing © V Dassié

En 29, votre mère est venue à Courtenay ?

Ben c’est-à-dire en fait, elle était déjà à Courtenay avant mais il faudrait que je vous raconte ma vie puis c’est pas… Bon parce qu’en fait, elle avait été violée par le fils du patron, donc mon père (…). Le grand-père regrettait beaucoup ma mère et mon père, qui avait violé ma mère, quand ma mère est revenue, il s’est suicidé ! Bon alors ma mère quand elle est retournée en Ukraine, elle s’est rendu compte qu’elle ne pouvait pas y rester. Et son patron en France lui avait dit, si tu veux revenir en France, tu n’auras qu’à aller à l’ambassade et il lui avait donné une lettre, il lui payait le voyage, et c’est comme ça qu’elle est revenue en France, jusqu’à Saint Pierre des Corps, en train. Mais elle ne voulait plus travailler dans la ferme. (….) Le grand père a tout fait pour l’aider à faire changer son contrat d’ouvrière agricole en ouvrier d’usine. Ensuite, ma mère, elle est partie à Vésines, et alors elle m’a amenée chez la tante, la sœur de ma grand-mère parce qu’il fallait qu’elle travaille. Moi je me rappelle, je n’avais que deux ans et je me rappelle que j’étais sur un perron, j’attendais. Alors, quand ma mère a trouvé un logement à la Sirène, elle est revenue me kidnapper, elle m’a volée. (…) Elle a eu peur qu’il me garde. (…) Elle a revu le grand-père bien après. Le grand père pendant la guerre de 40, le grand père, il était tout seul ; alors avec ma mère, tous les jeudis, on allait à vélo à Courtenay et elle allait s’occuper de mon grand-père et il me faisait de ces repas ! Pendant la guerre, c’était un paysan, il avait tout. Et à l’usine, c’est là qu’elle a rencontré mon père, Mokine, qui était capitaine des cosaques Drosdovsky (dont la tombe est au cimetière de Chalette). Donc mon père, c’est Mokine, moi, il m’a élevée. Alors après, mon père il m’a adoptée, il m’a donné son nom, moi, je suis Mokine mais je connais le nom de mon père [biologique] et comme mon père avait été à l’école des cadets à Odessa, – il y avait toute une colonie russe à Odessa- il aimait les ballets et tout ça, mais ma mère c’était une paysanne, elle n’était pas à l’aise. Ma mère elle est morte en 1987. Moi je m’étais inventée une grand-mère, les autres enfants allaient tous en vacances, y’avait que moi qui restais ici alors je m’étais inventé une grand-mère, c’était pas vrai mais je voulais être comme tout le monde !

10 octobre 2010, Chalette-sur-Loing, Loiret, France

Enregistrement audio de Sylvie Orlyk, recueilli par Véronique Dassié ethnologue.

Mon père ne nous a jamais beaucoup raconté. Ma mère a été orpheline très tôt, elle est née dans la partie qui est maintenant au sud-est de la Pologne, tout près de la frontière ukrainienne, qui a été donnée à la Pologne en 1945. Et donc elle a été orpheline très tôt, et, elle et son frère, ont été recueillis au gré des années, souvent séparément dans la famille, un oncle, une tante et elle a peiné toute son enfance. Des fois, quand elle allait donner à manger au cochon, elle me racontait qu’elle prenait ce qui était le moins moche pour le manger, et donc elle a travaillé très tôt pour payer le fait qu’on la gardait. Pendant la seconde guerre mondiale, vers 16-17 ans, avec une amie, elles ont décidé qu’elles seraient peut-être mieux à travailler en Allemagne dans le travail volontaire. Elles sont arrivées en Allemagne, où elles ont été choisies et elle disait que c’est grâce à ça qu’elle a survécu, elle est bien tombée, dans une auberge, où elle avait beaucoup de travail mais elle avait à manger, elle était habillée et elle y a passé son adolescence. Et elle avait une cousine dans le nord de la France, qui a fait faire un contrat pour ma mère, qui est arrivée comme ça en France, en 1945 je crois, pour travailler dans une ferme où elle était « en service ». Dans la journée, elle s’occupait de l’intérieur de la maison, l’après-midi des troupeaux, des vaches. Elle y a rencontré son premier mari, d’origine polonaise et a eu un garçon mais son beau-père, qui était un vrai Polonais, n’aimait pas les Ukrainiennes, et il la battait. Puis son mari s’y est mis aussi, alors elle a pris son fils sous le bras et elle est partie ; elle est partie dans l’Oise, où elle avait aussi une cousine, puis en région parisienne comme bonne à tout faire et c’est là qu’elle a rencontré mon père dans les années 55. Ils se sont mariés en 1956 à Paris et 1 an après, je venais au monde et 5 ans après, ma sœur. Mon père lui, on ne sait même pas très bien quand est-ce qu’il est né, on va dire vers les années 1915-1918 ? Il est né en Ukraine, dans une famille aisée de la campagne, ce n’était pas des nobles mais des propriétaires terriens. Il avait 2 frères et 2 soeurs. Alors là, ce qui a pu se passer dans la famille, je ne sais pas très bien. Ses frères auraient été tués car opposés au régime soviétique. Et mon père, lui, il avait pris les armes contre les Russes, contre cette, je sais pas comment dire… colonisation et pendant la 2e guerre mondiale, il est parti. Moi il m’avait dit qu’il avait traversé toute l’Europe à pied pour venir dans la résistance française dans les FFI. Qu’est-ce qu’il y a fait, combien de temps ? je ne sais pas. Et donc, effectivement il est venu dans la résistance, ça on a des documents qui le prouvent, et puis il a été du côté de Vesoul à la fin de la guerre avec un groupe d’Ukrainiens déjà installés en France je suppose. Tout ça, on ne sait pas. Il n’a jamais voulu en parler parce qu’il a été suivi, comme bien d’autres, ils ont été suivis, repérés, cherchés et jusqu’ici, ce qui fait qu’il a beaucoup voyagé : Vesoul, Lyon, Lille, Paris… il a fait pas mal de villes de France.

E M : y a des choses qu’on ne sait pas, il a peut-être changé de nom ?

Oui, Il a changé de nom. Et ça, je l’ai découvert il y a une dizaine d’années, quand je suis allée en Ukraine. Là, j’ai découvert que notre nom de famille, ce n’est pas notre nom de famille ! C’est un cousin qui m’a dit ça. Il m’a dit « tu ne connais pas le nom de ton père ? » Eh bien non, je ne savais même pas. Et même malgré tout, ici, sur Chalette j’avais dans les 13-14 ans, 15 ans, j’étais adolescente, y a un monsieur, qui m’a demandé si je ne connaissais pas dans la famille ou les amis de mes parents, un certains monsieur Untel et moi, non, ça me disait rien. Donc je suis revenu à la maison et j’en ai parlé à mon père et mon père m’a dit : « tu lui répondras, la prochaine fois que tu le verras ce monsieur, que monsieur Untel, il a émigré en Australie ». Et donc, quand j’ai eu l’occasion de revoir ce monsieur, je lui ai dit ; « Ah, tiens, au fait, j’ai eu des infos sur le monsieur que tu cherchais : il est parti en Australie ». Et là, il m’a répondu « Ah non, ça c’est pas possible, en Australie on a tout fait, jusqu’aux derniers cimetières, il n’y est pas ». Donc c’est quand même qu’il y avait eu une surveillance, il avait dû avoir un poste un peu important.

Et monsieur Untel c’était le nom…

le vrai nom de mon père, que j’ai découvert il y a une dizaine d’années. Et ma mère non plus ne savait pas. Je pense que c’était juste une mesure de protection, une gamine elle peut parler, répondre ingénument, puis voilà. Et il n’était pas le seul, ils ont été tellement suivis, que bon ils se méfiaient. Il s’est toujours méfié. Donc il est venu en France, il a travaillé au Creusot, puis il a travaillé pour la Parole ukrainienne, à Paris…. Euh oui, quand je suis née, il travaillait déjà là euh… il y a travaillé un petit moment et en 1962, mes parents ont décidé de venir s’installer dans le Loiret. (…)

À gauche : Exposition mise en place à l’occasion des journées du patrimoine, Chalette-sur-Loing, 2004. ©Sylvie Orlyk.
À droite : Commémoration de l’Holodomor (la grande famine), Chalette-sur-Loing, octobre 2014. © Véronique Dassié.